MANIFESTE

POUR LE DROIT DES ASSOCIATIONS DE CHOISIR LIBREMENT LES CAUSES QU’ELLES DÉFENDENT

Des associations sont dissoutes par le gouvernement au motif absurde que dénoncer une injustice ce serait justifier rétrospectivement – ou se rendre complice par avance – des actes violents, voire des actes de terrorisme, que d’autres ont commis ou commettront peut-être un jour en invoquant cette même injustice.

« Sous couvert de dénoncer des actes d’islamophobie », lit-on en effet dans le décret de dissolution de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie, cette association « distille[rait] un message incitant à percevoir les institutions françaises comme islamophobes, alimentant ainsi un soupçon permanent de persécution religieuse de nature à attiser la haine, la violence ou la discrimination envers les non-musulmans ». Faut-il souligner que l’accusation d’incitation à la discrimination envers un groupe indistinct qui serait constitué des « non musulmans » relève du non-sens ?

Comme dans le cas du CCIF, le décret retient aussi à charge des propos tenus par des tiers sur les réseaux sociaux concernant, par exemple, le grief d’incitation à la violence contre les forces de l’ordre. Cela suffit, aux yeux du ministre de l’intérieur, à caractériser une « stratégie » de l’association qui consisterait à susciter ces commentaires et à les maintenir ensuite « volontairement » en ligne. De même ce sont les commentaires hostiles à la politique israélienne – qualifiés de discours « antisioniste » – qui « appelle[raient] des messages à teneur antisémite ». Le procès d’intention s’accompagne ici de l’amalgame volontairement distillé entre la critique d’Israël, l’antisionisme et l’antisémitisme.

En somme, une addition de présupposés, d’hypothèses et de supputations permet d’affirmer qu’une association « doit être regardée comme cautionnant » des propos provoquant à la violence ou à la discrimination et que cette prétendue caution suffit elle-même à caractériser des « agissements » de provocation à la violence ou à la discrimination, seuls susceptibles de justifier une dissolution.

Le silence qui accompagne l’enchaînement de ces mesures de dissolution est alarmant. D’abord parce qu’il peut être perçu comme un assentiment tacite et ouvrir la voie à d’autres décisions analogues, désormais facilitées par la loi « confortant le respect des principes de la République » promulguée le 24 août 2021. Ensuite parce qu’il conforte le soupçon d’illégitimité que le gouvernement fait peser sur les combats menés, sur le terrain du droit, contre les discriminations subies par des personnes musulmanes ou considérées comme telles. Ce silence, c’est en somme une façon d’accepter l’invisibilisation des discriminations et des injustices, d’accepter que des milliers de personnes soient laissées sans soutien, isolées, niées dans l’humiliation éprouvée ou le déni de leurs droits.

Se taire face à ces dissolutions et aux faux semblants de leur motivation, c’est ne pas voir que, demain, la défense d’autres causes pourra subir le même ostracisme et la même sanction. Ici, c’est le concept d’islamophobie dont on comprend qu’il devrait être banni. Mais ne nous dit-on pas aussi qu’il serait abusif, voire diffamatoire, de parler de « violences policières » ? Nous reprochera-t-on demain de dénoncer la xénophobie à l’œuvre dans les politiques migratoires au motif que c’est faire insulte à ceux qui nous gouvernent et – qui sait ? – susciter dans la population immigrée la haine de la France et des Français ? De même encore, faudra-t-il proscrire l’expression « délit de solidarité », sous prétexte que l’aide aux migrant·es est censée ne plus faire l’objet de poursuites ? N’a-t-on pas reproché aux mouvements anticoloniaux d’encourager des sentiments de révolte inadmissibles ? Et que dire de concepts comme le genre, l’intersectionnalité ou le racialisme, dont l’usage est décrié sous prétexte qu’il ouvrirait la voie au « séparatisme » et au « communautarisme » ?

Pour garantir leur survie, les associations devront-elles éviter les termes qui sentent le soufre, mettre leurs analyses sous le boisseau, s’interdire certaines modalités d’action ? 

Nous, associations et syndicats, rappelons qu’il nous appartient – et à nous seuls – de décider si nous voulons, ou non, dénoncer et combattre, parmi d’autres discriminations et stigmatisations, cette injustice particulière nommée islamophobie.

Nous déclarons que nous continuerons à choisir librement l’objet de nos combats ainsi que les termes que nous considérons pertinents pour analyser l’état de la société et critiquer les politiques comme les pratiques des pouvoirs publics.

Nous revendiquons le plein exercice de la liberté d’opinion, qui inclut la libre contradiction et exclut toute police des idées.

Nous entendons, tout simplement, que soit respectée la liberté d’association.

Signataires

  1. ACDA – Agir pour le changement et la démocratie en Algérie
  2. ACORT – Assemblée citoyenne des originaires de Turquie
  3. ADM – Action droits des musulmans
  4. ADTF – Association démocratique des Tunisiens en France
  5. AFJD – Association française des juristes démocrates
  6. AFPS – Association France Palestine Solidarité
  7. AMF – Association des Marocains en France
  8. Anafé – Association nationale d’assistance aux frontières des étrangers
  9. ATMF – Association des travailleurs maghrébins de France
  10. ATTAC
  11. L’Auberge des Migrants   
  12. Cedetim – Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale
  13. CIVCR – Collectif Ivryen de vigilance contre le racisme
  14. Coordination nationale Pas sans Nous
  15. Collectif poitevin d’Ailleurs Nous Sommes d’ici
  16. Collectif 69 de soutien au peuple palestinien
  17. Copaf – Collectif pour l’avenir des foyers
  18. CRID – Collectif d’organisations de solidarité internationale et de mobilisation citoyenne
  19. CRLDHT-Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie)
  20. DAL – Droit au logement
  21. Education.World 86
  22. Fasti – Fédération des Associations de solidarité avec tou·tes les immigré·es
  23. Fédération nationale de la Libre pensée
  24. Femmes Égalité
  25. Femmes plurielles
  26. Fondation Copernic
  27. FTCR – Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives
  28. Gisti – Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s
  29. Identité plurielle
  30. La Quadrature du Net
  31. LdH – Ligue des droits de l’Homme
  32. Le Rezo
  33. Memorial 98
  34. Le Paria
  35. Réseau chrétien – Immigrés
  36. Resome – Réseau études supérieures et orientation des migrants et exilés
  37. SAF – Syndicat des avocats de France
  38. Sciences citoyennes
  39. SM – Syndicat de la magistrature
  40. Tendance syndicale Émancipation
  41. Tous migrants
  42. UJFP – Union juive française pour la paix
  43. Union syndicale solidaires
  44. UTAC – Union des Tunisiens pour l’Action Citoyenne
  45. VoxPublic    

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